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Notre sexe doit choisir
Institut d'Etudes de la Famille et de la Sexualité (UCL)
PAR LE PROFESSEUR ARMAND LEQUEUX

Les hommes - les vrais, ceux qui savent pourquoi - sont encore nombreux de nos jours à considérer qu'ils ont des «besoins sexuels» aussi incontournables, si pas plus impérieux, que le besoin de dormir ou de manger. Cette conception de la sexualité masculine est cependant en pleine mutation, ce qui n'est pas sans conséquence, nous le verrons, sur la vie sociale et amoureuse de nos contemporains. Mais qu'entendons-nous par «besoin» ? Le Robert le définit comme «une nécessité vitale, nécessaire, indispensable, dont on ne peut se passer» et le dictionnaire devient vite scatologique quand il décrit ce que signifie «faire ses besoins» ! L'activité sexuelle est-elle compatible avec cette définition? Ne faudrait-il pas parler de désir et de pulsion plutôt que de besoin et d'instinct quand il s'agit de sexualité? Il ne s'agit pas d'une nouvelle version du «jeu du dictionnaire», les mots que nous utilisons nous conduisent à vivre selon une certaine représentation de la réalité qui, in fine, s'impose à nous comme si elle était la réalité. La contester peut accroître quelque peu notre part de liberté! Du moins pouvons-nous le rêver...
Pour étayer notre argumentation, nous pourrions solliciter Freud. Son avis confère immédiatement du poids à toute réflexion sur la sexualité. Il a forgé le terme de «libido» pour se défendre de cette notion de «besoin sexuel». Il s'est écarté d'une vision simpliste de l'économie libidinale qui prétendait expliquer directement les névroses par la frustration et la privation sexuelle. Non sans ironie, il a invité ses détracteurs à proposer à leurs patients de satisfaire leurs «besoins sexuels» et à observer les guérisons obtenues bien plus simplement que par la pénible cure psychique qu'il proposait. Le slogan «Jouissez sans entrave» ne s'est pas inscrit sur les murs de Vienne en 1904 mais sur ceux de Paris en 1968: globalement la santé mentale de nos contemporains ne s'en est pas radicalement trouvée meilleure...

Nous pouvons aussi solliciter la longue tradition de l'Eglise catholique. Même si Almodovar et sa «Mala Educacion» viennent nous rappeler douloureusement que le célibat consacré ne fut pas toujours vécu dans la chasteté, il est indéniable que de nombreux prêtres, religieux et religieuses ont pu - et peuvent encore de nos jours - traverser leur vie humaine en plénitude sans satisfaire leurs «besoins sexuels» ! On dit que ce pontificat est le dernier à barrer la route au sacerdoce des hommes mariés (et les femmes?) mais il est plus que vraisemblable que le célibat électif continuera à exister dans l'Eglise. Il peut être un formidable défi lancé au «monde instinctuel» dans lequel semble s'inscrire la sexualité contemporaine, comme il peut se révéler un terrible contre-témoignage des valeurs évangéliques lorsqu'on évoque les révélations qui se multiplient autour de la pédophilie des ecclésiastiques en Espagne, en Irlande, au Canada, aux USA...

Dans la sphère publique, il semble que la position qui nie l'existence des «besoins sexuels» se soit progressivement imposée et ne fasse plus guère l'objet de remise en question dans notre société occidentale. Le «besoin» irrésistible ne justifie plus les actes de prédation sexuelle qui étaient encore socialement acceptés il y a un demi-siècle. La beauté d'une femme et la frustration d'un homme ne forment plus une addition suffisante pour excuser un viol. Les épouses ne sont plus légalement tenues au «devoir conjugal» qui leur imposait de «soulager» leurs maris. Le harcèlement sexuel n'est plus une gauloiserie mais un délit. Les armées n'organisent plus de bordels militaires de campagne comme en 14 et n'accepteraient sans doute plus, dans les pays démocratiques, de passer sous silence un dommage collatéral comme celui des 17000 viols sur femmes et enfants commis par les GI's en Europe entre 42 et 45 (La face cachée des GI's. Robert Lilly. Ed. Payot. 2003). Enfin les bonnes et les servantes ne sont plus à la disposition des fils de bonne famille si travaillés qu'ils étaient par leurs humeurs viriles...
Mais dans la sphère privée, les «besoins sexuels» de l'homme-mâle sont encore invoqués pour expliquer un certain «machisme ordinaire» qui prévaut toujours entre les hommes et les femmes. Quand on interroge les jeunes (Lagrange et Lhommond. 1997) sur leur «première fois», il reste une importante proportion de filles qui regrettent d'avoir franchi le pas trop tôt sous la pression de leur partenaire. Les deux tiers des filles déclarent avoir été amoureuses du garçon qui les a initiées, contre un garçon sur trois dans la même configuration. Les parents de ces jeunes restent plus tolérants au multipartenariat de leurs fils - il faut bien que jeunesse se passe - que de leurs filles, même s'ils ont la sécurité que la contraception est assurée. Quand débute la vie commune, la fréquence des activités sexuelles d'un couple est généralement élevée et désirée d'identique façon par les deux partenaires. Ensuite c'est le plus souvent l'homme qui garde le plus haut niveau de demande. Il accorde ainsi à la femme - sans en prendre clairement conscience le plus souvent - le vrai contrôle de la sexualité conjugale. Celle qui peut dire oui ou non a, dans les faits, un pouvoir supérieur à celui qui quémande sans cesse! La prise de conscience et la gestion respectueuse de cette évolution sont souvent une étape cruciale pour un couple, sa survie à moyen terme peut en dépendre. Ça passe ou ça casse... !

L'infidélité masculine - si ce n'est qu'une histoire de sexe - continue à être socialement mieux tolérée que la féminine. Après une séparation, un homme aura plus rapidement une nouvelle expérience sexuelle que sa partenaire, qui mettra plus de temps à s'y remettre. Après un accouchement, le désir sexuel féminin est généralement en baisse pour un certain temps alors que celui du nouveau père ne décline pas toujours d'identique manière. Ce sont les femmes qui culpabilisent et consultent pour inhibition du désir. Il y a très peu d'hommes qui se posent la question de savoir si ce n'est pas chez eux qu'il y a un problème...
Dans tous ces cas de figure, caricaturaux j'en conviens, on retrouve la même représentation d'une sexualité masculine impérieuse (impérialiste?) vécue comme un besoin à soulager. Mais c'est la nature qui veut ça, me direz-vous. En êtes-vous si sûr? Chez nos cousins mammifères, ce sont les chaleurs (oestrus) des femelles qui imposent leur rythme à l'activité sexuelle des mâles. En dehors des périodes de rut, ceux-ci sont sexuellement inactifs et ne paraissent habités par aucun «besoin sexuel». Les humains par contre ont perdu ce déterminisme chronobiologique et ils n'ont jamais cessé de naturaliser leurs options culturelles pour les justifier et les renforcer. Quand les hommes-mâles sont persuadés d'avoir des «besoins sexuels», leur sexualité devient réellement un besoin qui s'impose à eux et à leurs compagnes!
Les anthropologues et les historiens nous rapportent qu'ailleurs et autrefois c'était souvent la sexualité féminine qui était vécue comme un impérieux besoin dont les hommes se méfiaient et qu'ils étaient tenus de réguler. J.-J. Rousseau au XVIIIe siècle met clairement la sexualité féminine du côté du «besoin» et la sexualité masculine du côté du «noble désir». Les femmes sont pour lui reléguées du côté de la nature animale, elles sont «femelles», dira-t-il, leur vie durant, puisque leur sont réservées les tâches afférentes à la production de l'espèce, alors que les hommes ne sont «mâles» qu'à certains moments de leur vie...
Nous ne sommes plus dans une société figée, les rôles des hommes et des femmes se redéfinissent en souplesse, avec inventivité. Il n'y aura (je rêve!) bientôt plus qu'Aldo Naouri (Les pères et les mères. Odile Jacob. 2004) pour déclarer, péremptoire, que «...les femmes ont les enfants dans la tête. Les hommes n'ont que leur pénis dans la tête». Nous assistons à l'émergence d'une société où l'érotisme se déclinera aussi bien au féminin que la parentalité s'épanouira au masculin. Chaque couple actuel invente son histoire avec une liberté que ses ancêtres n'ont sans doute jamais connue, le «grand désir» peut s'y déployer à souhait et prendre le pas sur les «petits besoins». Mais la responsabilité suit la même inflation, elle doit se vivre dans un improbable équilibre entre les excès de la biologisation du social et ceux de la socialisation du biologique. Un beau défi, non?


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